Je me lève lourdement, manque de me casser la gueule, et embarque mon paquetage d’un pas lourd pour le Japon. Cherche un taxi sous les néons. Train au départ de Nanjing à regarder paresseusement le paysage chinois nocturne – la nuit noire — défiler. Chaos de la gare de Shanghai. Je me repère sans problèmes. Taxi fou qui manque d’écraser 10 personnes. Me dépose dans un quartier glauque, de l’autre côté de la rive prestigieuse de Pudong. Le dos de la carte postale, avec ses baraques branlantes, attendant que la bonne fée spéculation fasse tabula rasa du passé de la ville.

Embarquement, énorme sac de nouilles instantanées, gésiers de canards séchés en sachet et autres viandes douteuses au piment. Un gros bateau, 4 pontons. Partage ma cabine avec 2 Japonais que je ne verrais pas du voyage. Sur le pont supérieur, appareil photo chargé, prêt à shooter. Un couple d’Israéliens vient de finir 3 ans chez Tsahal. Le mari parle avec un fort accent un bon Français. Il a la triple nationalité USA-Israël-France.  Ils vont dans un monastère apprendre le Zen, près de Kyoto.

Le Shanghai Ferry Co LTD se met en mouvement. Sur le fleuve, les péniches remontent, chargées de charbon pour les centrales thermiques. Une main anonyme a marqué les monticules de caractères argentés indiquant leurs destinations. Je pense au dripping aux coins des rues parisiennes. Grues énormes, containers à perte de vue, super tanker, croiseurs de combats. L’Israélien commence à me parler des Arabes de France. J’ai le mal de mer sur un fleuve.

Le soir, c’est l’océan. Un an et demi en Chine, et je vois la mer pour la première fois. Vent fort, mer agitée, un grain se prépare. Une autre vie à Bandol, les conseils du prof de régate. Froid faim frousse fatigue, les 4 F. Ceux qui donnent le mal de mer. Je descends au restaurant, commande un curry Japonais pour me caler. Chinoises malades, Japonais qui se pintent à la Asahi. Version chinoise sous-titrée japonaise  de Slumdog Millionnaire.

Plus tard, je monte au 3e pont des premières. Me glisse dans un délicieux Onsen, verre de vodka et guide de voyage à la main tandis que la houle fait rage. Mais j’y reviendrais.

2 jours passent en mer.

Réveil foutraque, la langue pâteuse. La clim déconne. Petit déjeuner chinois gratuit. Non merci, café seulement. Paquetage, contemplent mes vivres évaporés. Carton sanitaire anti-H1N1 à remplir et prise de température sur le pont principal. Salle internet, et Facebook non bloqués, discute avec un Canadien qui me refourgue tous les Lonely Planets d’Asie en PDF. Sur le pont supérieur, je vois un sous-marin, des iles inhabitées dans la brume. Le Stewart vient me demander où je loge au Japon pour l’émigration. J’explique qu’on vient me chercher et que je n’ai pas l’adresse sur moi. Elle est en Kanjin de toute façon et j’ai du mal à recopier les caractères. Grosse erreur.

Files d’attente de l’émigration et murs couleur pisse.

Je suis le premier. Me fait refouler, j’ai oublié de remplir le carton. Retour au bout de la ligne. Des Chinois patientent avec d’énormes bidons d’huile à friture. C’est si cher que ça le Japon ? Retour au guichet. Adresse au Japon ? Je réexplique. On vient me chercher et que je n’ai pas l’adresse sur moi. Elle est en Kanjin de toute façon et j’ai du mal à recopier les caractères. On me demande de passer dernier. Me voilà dans le bureau de l’émigration. Réflexe de Français, j’enrage à l’idée d’être considéré comme un clandé dans ce pays. Mêmes questions. Avec moi, les deux Israéliens, avec leur adresse du monastère griffonnée en Hébreux pour seul lieu de résidence.

Trop tard pour piocher une adresse au hasard dans mon guide de voyage. L’interrogatoire commence, il ira crescendo.

Oui, je suis invité à un mariage de Ken F, oui, quelqu’un m’attend au débarquement et a l’adresse.  Non, Ken n’est pas Japonais. Oui, sa femme l’est. Oui, j’ai le numéro de Ken sur Internet. Non, ils ne veulent pas me laisser accéder à Internet. Trois fois. Un type se penche vers les Israéliens et leur parle du monastère. Il connaît. On relâche les Israéliens avec leur passeport louche de contrebandier estampillé Israël-Goa-Népal-Thaïlande-Laos-Chine.

Vue d'un sous-marin en mer du Japon

Russe? Chinois? Américain? Nord-Coréen? Difficile à dire, mais dans le détroit le plus militarisé du monde, on est toujours à un opérateur radar bourré de la 3e guerre mondiale.

Je perds patience, explique que le site internet de l’ambassade du Japon à Paris ne mentionne pas toute ces conneries et qu’une simple visite dans la salle d’attente ou sur Internet dissiperait le malentendu.

La connasse de la réception roule des yeux fous en répétant « c’est votre faute » en Anglais. Elle pue la haine. Mais qu’est-ce que c’est que ces conneries, on est à un checkpoint de Berlin-Est ou dans un pays développé ami là ?

Je me lève de ma chaise et hurle en Anglais :

 Je veux parler à un représentant de mon ambassade, et remplir une plainte contre vous MAINTENANT. C’est une détention et une procédure abusive, j’ai des droits et des relations diplomatiques. Si vous ne me notifiez pas la raison valable de cette détention, le prochain Paris-Tokyo à Roissy va connaître le fabuleux destin du Sofitel de rétention des expulsés. On va voir si vos salarymen vont aimer le mafé et la vue imprenable sur le Tarmac de l’Aéroport pour seule semaine de vacances annuelles.

-Pour un bullshit intégral improvisé c’était pas mal trouvé-

Gros silence.

Le type qui avait l’air sympa avec les Israéliens passe la tête hors de son bureau. Se rapproche. Demande si je connais ce type ; Un certain Ruben de Hollande ou d’Allemagne? Oui, je connais Ruben de Belgique, il est invité au mariage aussi. Le gars sourit. Il disait exactement la même chose. Ils l’ont gardé trois heures. C’était DRÔLE. On me rend mon passeport et me souhaite bon voyage au Japon. J’entends presque les dents de l Ubermenschenfurher d’Osaka grincer.

Passablement énervé je prends le couloir. Grande salle. Une bonne vingtaine de paires d’yeux sur moi. Dont 4 non-humains. Des bergers allemands formés à renifler des drogues, des explosifs, et des gaijins.

La douane, bien sûr.  Le fonctionnaire ouvre méticuleusement et replie tout, range ce qu’il pioche poliment.

  • Pouvons-nous regarder dans vos chaussettes monsieur?
  • Et si je vous dis non?
  • Nous regarderons quand même monsieur, mais plus attentivement.

Alex attend depuis deux plombes. Le metro d’Osaka a un tarif personnalisé pour chaque station. La guest house. La piaule des mâles – Ruben, Philipe, Alex, Daniel, Jo — sent l’étable catalane en aout. Ils m’ont laissé un futon dans la chambre de Daniel, le Colombo-Allemand qui ronfle. Ça promet.

Il me faudra une bonne semaine pour que la sensation du roulis sur la terre ferme disparaisse. Je souffre du « mal du débarquement ». 

Vous pouvez voir ci-dessous le trajet animé de mon périple. Si la fenêtre ne s’affiche pas, cliquez ici. Pour une experience optimale nous vous recommandons de siffloter la musique d’Indiana Jones en MIDI.

À suivre