The last dive bar in Manhattan

par | Jan 6, 2019 | Ameriques, New York | 0 commentaires

Il fait terriblement chaud et moite.  Je suis perdu sur la 9e. Mon smartphone renifle les effluves digitaux qu’embaument commerces et habitations proches, l’antenne en l’air. Il cherche un réseau WiFi sous le zénith. Il faut consommer pour se connecter. Et je n’ai pas faim. Ni envie de boire un de ces expressos new-yorkais.

Pourquoi pas une bière bien fraîche ?

En me raclant les pieds sur les trottoirs dévastés à m’en faire saigner les talons j’ai découvert qu’il n’y a pas beaucoup de terrasses à New York.

Le Holland bar au 532 n’a pas de terrasse non plus. Juste un comptoir sombre.

Des cartes postales de clients. Ces affichettes qui proclament « le docteur vous rappellera pour vous dire de prendre vos médicaments ». Le rayon de lumière de la rue, qui jette en ouvrant la porte un éclat dantesque sur la saynète, est vite dissipé.

Elle trône dans les ténèbres. Une déesse du comptoir devant son Graal sale de mauvais moscatel. On ne saurait dire, à ses traits fatigués, son âge. Et si elle a vieilli trop vite, ou si elle a de beaux restes. On devine une histoire de souffrance intime ou physique. Elle plisse ses beaux yeux bleus pour filtrer le soleil qui perle derrière les stores poussiéreux. Je pense à Bukowski. Certaines personnent ne deviennent jamais folles…

Ma bud light a gout de cidre eventé. Je discute avec un ouvrier syndiqué en pause syndicale (local 237). Il me demande pourquoi je suis dans « le dernier dive bar de Manhattan »[1]

– Pour rencontrer les derniers vrais new-yorkais de Manhattan, bien sûr. Pas ces whites collars[2] à la con ou ces poseurs à postiches du village.

– T’es sur que t’es un touriste ? Les touristes ne parlent jamais de poseurs à la con du village.

– C’est compliqué. J‘ai des sensations de déjà-vu ici.

– De quoi ?

– Sorry, de dee-jaah view (accent yankee NDF)

Notre conversation a attiré l’attention de la blonde.

Elle tourne la tête, me regarde sans me voir. Son regard se repose à la ligne d’horizon des bouteilles de scotch face à elle. Elle semble chercher au loin un Ulysse qui ne reviendra jamais en tissant la tapisserie de sa terrible addiction.

Le docteur-barman lui pose sa monnaie devant elle, et elle plie son cash avant de le ranger dans son soutien-gorge. Tout près du cœur. Elle retourne la tête et m’aperçoit enfin. Elle ouvre la bouche comme si elle allait parler, mais rien ne sort. Je crois entendre un cri de détresse subvocal. Un appel à l’aide. Mais rien.

Pensive, elle se ressaisit.

Je ne suis pas Orphée, et elle ne sera pas mon Eurydice. Je paie ma chanson au juke-box comme on laisse une rose sur une tombe, et sort du bar.

Dehors, il y a la lumière, les cris, la vie.

Ce soir, j’ai rendez-vous avec Brooklyn.

J’ai mis ma plus belle chemise.