Un bout de ville stérile et castré borde le parc le plus célèbre du monde. Pas de restaurants, de bars, de cafés, de magasins, pas d’enfants qui jouent. Les vigiles gardent les immeubles immaculés. Nulle part où s’asseoir. Des kilomètres de silence bitumé, et de solitude urbaine. Le stade ultime de la gentrification, la ville figée, purgée du chaos, du mouvement, du désordre. Un musée trop propre.

Dans les années 80, mon père avait failli se faire casser la gueule en s’asseyant sur un « banc privé » de l’avenue pour reposer ses pieds. Le larbin du bloc avait jailli de sa boîte avec une schlague en lui beuglant l’ordre de se casser.

Je tente le diable et renouvelle l’expérience sur une de ces banquettes en pierre. Rien. Je chantonne. Rien. Personne ne sort pour dire au vagabond de se tirer à Harlem.

Dans le parc des yankees jouent au baseball, des couples se bécotent et des cadres se détendent devant un café dans une coupe en plastique, des femmes en tenue de joggeuse promènent 8 chiens en même temps. Si on s’allonge au bon endroit, on ne remarque même plus les tours. Et les chants d’oiseaux évoquent « l’île aux nombreuses collines » (la signification étymologique de Manhattan) d’avant l’arrivée des colons. 

 

Au nord, c’est Harlem.

Harlem streets

Il paraît que la nuit c’est folklorique, mais là il faut beau et c’est sympa. Des stands dans la rue vendent des documentaires sur l’esclavage, des compilations de funk et de soul. Mais aussi, des pamphlets radicaux et la propagande  de Farrakhan.

Et ces very strange DVD d’information des Nuwaubian Nations aux noms comico-mystiques. Genre « transmutation afro spatiale transcendante ». La secte de tarés suprématistes et racistes prétend ainsi que les afro-américains sont des hommes verts ayant rouillé au contact de l’oxygène de l’air. Les théories farfelues de son Rael, Malachi York, ont cependant énormément inspiré la scène hip-hop New Yorkaise des années 90 et permis au gourou de se construire son petit Disneyland Egypto-Spatial en Géorgie . En 2002, le goût déraisonné de Malachi pour les petites filles le rattrape et il se mange 135 ans de prison. Les militants  hurlent au complot fédéral, le temple cosmique est vendu puis détruit.

Aujourd’hui restent ces logorrhées fameuses qui partout ailleurs seraient considérées comme de la haine raciale. Elles sont protégées par le 5e amendement aux États-Unis, pays où la censure d’un discours, est inconcevable.

Une église anglicane locale a organisé une « block party » quelques rues plus loin. L’institution finance des « breakfasts clubs » une sortes de cantines du matin pour les enfants pauvres avant l’école. Les saucisses et les burgers embaument.

Une jolie Afro anime un stand de shia-tsu. Elle me propose de rester pour un burger. Je réalise que je suis le seul blanc. Un mec me regarde bizarrement. L’embourgeoisement a chassé les noirs du quartier au profit d’autres communautés, j’ai le visage d’un quartier qui change. « Keep Harlem black »  proclament quelques tee-shirt. Pas par racisme, mais ici est née l’identité et le combat des Afro-américains. Le mec qui me regarde bizarrement de l’autre coté de la rue a un flingue. Je m’arrache.

Au retour, dans le métro, un gosse se suspend comme un cochon à la barre d’acier du métro en dansant pour taper la manche.