Vis ma vie de Fennec au Canada

Je monte à bord du grand condor chargé comme une 106 dans un ferry pour le bled. Avec un petit sourire narquois. Plus que 2800 kilomètres de route seul dans une bagnole d’occase rouillée. Et tout ira bien, il faut que ca aille bien. Si ca ne va pas bien je vais… Oui, je crois bien que… Relax Fennec. Mais n’y pensons pas, et tournons plutôt le contact pour foncer vers le grand Ouest canadien et une nouvelle vie. Oui, tournons le contact. Loin, à l’ouest d’Eden, un compteur impitoyable s’est enclenché, le tic-tac avant ma première journée de taff. Celle où tu es censé arriver propre, calme et à l’heure. En moins d’une semaine j’ai acheté une voiture, revendu des trucs de mon appart, trouvé un repreneur pour l’appart en question, souscrit une assurance auto, immatriculé la voiture, vidé l’appart et fait mes valises, trouvé une colocation à Winnipeg, suivit une formation, trouvé une coloc au Manitoba, entamé une amourette de fins de vacances. Il existe une échelle du stress qui mesure la chance statistique de péter un plomb médicalement, suite à des facteurs anxiogènes. Toutes ces petites choses de la vie qui vous font grincer des dents, mal dormir la nuit, hurler nu en slip dans la rue sur une ambulance. J’ai fait un High score ! En fait, le maximum. Heureusement que je suis flexible, quand la moitié des Français à l’étranger rentrent en état de choc après 3 jours sans Nutella. 
    

Et la voiture ne démarre pas. Bien sûr…. Oui, vous monsieur, vous n’auriez pas par hasard des pinces crocos et l’âme d’un bon samaritain ?

Et me voilà fonçant vers Laval, la trouille au bide de caler comme un naze sur l’autobahn cabossée. La banlieue nord de Montréal se dégentrifie, se désurbanise. Et enfin se désagricolise. Il ne reste que les forêts bordées de chalet du Mont Tremblant.

Le grand condor. AKA rusty Jane. Une Hyundai Accent Manuelle 2004 au passé trouble à 500€. Ma Rocinante quand je m’attaque au moulin de l’American Way of Life. Mon tas de rouille couleur cuivre à moi. Ma première caisse.

 À Val-d’Or je glisse sur la première plaque de verglas de ma carrière d’automobiliste et manque de m’emplâtrer dans un panneau de stop. Ou plutôt d’arrêt, comme ils disent ici. La neige tombe dru.

La télé du motel passe les Simpsons en Québécois, la jolie réceptionniste me fait un prix. Le souvlaki a l’agneau me donne la nausée. Je m’effondre dans un sommeil sans rêves. Il neige toute la nuit.

Je ne risque ni la grande route du Nord; ni son grand vol plané dans un pin. Il me faudra redescendre de Rouyn-Noranda vers Sudbury. Et ajouter une journée de route à mon périple. La température remonte à rebours des parallèles dans les vallées boisées de l’ouest du Québec.

Quelques kilomètres avant l’Ontario, dans le magasin général une bâche remplace le mur. Une paroissienne prise de boisson a traversé la boutique en négociant un virage. Too fast et too furious. Le fils du gérant a froissé l’aile de sa Honda en percutant un ours la nuit. Un petit.

Ce seront les dernières choses que j’entendrais en français de mon odyssée.

Sudbury devrait faire du cinéma, mais uniquement dans des rôles de méchant. Toute en vallées et en bâtiment de briques et en friches industrielles, avec un château d’eau comme tour Eiffel que j’immortalise sous le regard des bikers du chapitre local des Outlaw en train de boire une bière sous leur porche.

La télé du Motel Canadiana passe Royal Tennebaum. Au crépuscule, la ville silencieuse, hormis le crissement du train. Il freine dans sa propre odyssée vers l’Ouest. Nous nous reverrons à l’occident, frères de route. Tout est fermé. 

Le serpent de la route est un monstre d’énergie disait Jim Morrison, il bénit ceux qui l’embrassent sur la tête sans peur. Mais il avale les craintifs. Sa queue sinue toute en courbes callipyges dans les bois. Et le lac n’est jamais loin.

Il y a tant de lacs au Canada. Les noms reviennentsur les panneaux.  Comme un mantra.  Un fonctionnaire zélé en a accolé un sur chaque étendue d’eau: eau sombre, lac aux ratons laveurs, aux élans, aux castors, lac calme , rivière rouge, rivière de raine.

Parfois un camion me colle au train pendant des dizaines de kilomètres avant de me doubler poussivement. Route à 90, 100 autorisé. Je ne risque pas la prune, je suis les conseils de bison stressé. Je suis le seul.

Wawa. La ville-frontière. L’Ouest se matérialise.

Quelques rues pleines de motels pleins. Tous. Dans l’auberge-bar je demande la taulière. Pas de chambre. Plus de chambre. Même pas à White Water à 120 kilomètres. C’est exceptionnel. Il paraît.

« Mon chou tu devrait filer à la station. Elle ferme dans 5 minutes, sinon tu vas passer la nuit ici jusqu’à l’aube. »

Je file à la station. J’avale un redbull, j’envoie du punk sur l’émetteur radio connecté à mon téléphone. Je crève de fatigue. Pas de chambre à White Water. La nuit tombe lentement. Les camions pleins phares, les panneaux qui indiquent les traversées d’élans. La radio qui fait un tour de bande FM avant de revenir vers le punk. Pas d’OVNI. Cigare au bec, bâillement. Le serpent est en train de me prendre tendrement dans ses anneaux. Arrivé à Marathon j’envisage de dormir dans la cafète du coin comme un vagabond en me demandant si j’aurais encore des chaussures au réveil. Ou une voiture.

Sur le parking du dernier motel, un local fume sa clope.

« T’as le cul bordé de nouilles, on vient d’annuler, il me reste une piaule»

La télé du motel passe Speed. Sandra Bullocks minaude. Keanu Reeves joue mal. Comme d’hab. Je ne mange pas et je tombe dans les pommes, habillé, sur le matelas trop mou.

La dernière chose que je vois c’est la trogne de Dennis Hopper. Easy Rider.

Janis Joplin, Easy Rider

J’ai fait 385 kilomètres de rab’. À 60-70km/h. J’arrive à Thunder Bay affamé. Je mange. Je prends le serpent par la queue, je le jette au sol et repart après un sandwich au poulet épicé. Ça fait 4 jours que je me noie de pizzas en burger, de frites en trucs panés. Je rêve de salades aux noix, de pain de campagne et de chèvre avec une tasse de café buvable.

 

Ignace, Ontario sent la poussière, la graisse de moteur et le gasoil. Le grec obèse en chemise sale au comptoir me fait un prix. Dans sa cabine, il y a des silhouettes de superhéros comme celles qu’on met dans les salles de ciné pour le dernier Marvel.

L’employée du Subway me donne du « biquet » (sweety). Le biker poussiéreux sirote son café en tirant sur sa Camel. Easy Rider.

Le bouclier Canadien s’arrête un peu au Manitoba. L’horizon devient visible, puis plan. Le serpent raidit, et je fonce dans la poussière. Les voies d’accès à l’autoroute sont des carrefours à angle droit, pour s’insérer dans la circulation on accélère sur la bande d’arrêt d’urgence et l’asphalte spécial grogne sous les pneus.

Winnipeg est en état d’alerte à cause d’un colis suspect. Le trafic explose, et c’est toujours un peu stressant de se coltiner les connards qui déboîtent sans clignotant après 4 heures de bâillement et de ligne droite dans la Taïga. L’après-midi est encore jeune, le soleil polaire se couche une heure plus tard qu’au Sud-Est, à Montréal. Au sud. Est. Je mâche distraitement cette idée dans ma tête, comme un chewing-gum de spatialisation.

Les référentiels changent. Le sud d’avant-hier c’était Canton, celui d’hier Marseille. Mon orient, c’est désormais New York, et mon extrême-orient Paris.

Je suis une boussole. Sans point fixe à montrer, juste un vecteur. La sempiternelle randonnée vers sa propre mortalité.

Un serpent qui traverse des plaines, des forêts, des montagnes, des gouffres.

Et, parfois, des prairies. Aujourd’hui , j’ai 38 ans. Et le blog du Fennec bientôt 10. 

 Et demain pour le boulot je vais à Edmonton, en Alberta. Vers l’Ouest.