Paranoia Agent

par Juil 14, 2019Cinéma/TV, Critiques

D’abord, il y a ce vieil homme qui écrit des équations à la craie sur le parking d’une maison de retraite. Mais, n’est-il pas aussi sur la lune cet homme? Car l’ancêtre a le don d’ubiquité. Et si tout le monde dormait dans un parc ? Et si cette histoire n’était qu’un rêve ? Ou l’au-delà, après un suicide collectif au pied d’un totem rose et trop kawai (mignon en Japonais) ?

Cette question, comme beaucoup d’autres, restera sans réponse. Et si vous trouvez cette introduction trop obscure, Paranoia agent n’est pas pour vous.

OK, reprenons.
Au commencement, il y a l’agression peu ordinaire de Tsukiko, une Japonaise névrotique et conceptrice du chien Naromi. C’est-à-dire une référence à peine voilée aux mêmes copyrightés type chaton Hello Kitty. Il y a aussi une schizophrène, un otaku, un journaliste pervers, une petite fille suicidaire, une SDF naine. Tous possèdent un nom lié à un totem (grue, crapaud, papillon, sangsue), dont ils incarnent les attributs.

Une narration mutante au style fuclutant

 Un lien d’argent, énigmatique et éthéré, relie ces animaux à deux pattes. Banalement humains,  ils ont donc des graves problèmes. Et Shonen Bat, le garçon aux rollers jaunes, viendra mettre un terme à leurs angoisses existentielles d’un coup de batte de baseball. Parfois définitivement.

Qui est-il ? Que veut-il ? Et surtout, s’agit-il d’un esprit émancipateur qui fait tourner la roue du karma, ou d’un de ces démons orthodoxes que seule la foi transforme en ange libérateur ?

Shonen, Seinen, Sojho

L’image au Japon est affaire de codes et de niches. À la fois loisirs et élément de conformisation sociale, les animés et le manga aident le lecteur/spectateur à faire face à une société impitoyable, au célibat, à la famille. Bref à l’incroyable pression de la vie dans une société où chaque impair engage l’honneur et la face.

Pour y voir plus clair, on pourra se tourner vers ce petit guide de Japonais.eu.

Visuellement Paranoia tranche par un style polymorphe, avec une direction artistique qui fluctue au grés des épisodes pour coller aux besoins du récit. Elle mêle parfois deux ou trois styles dans une même image. On retrouve les interludes énigmatiques de Boogypop Fantom, à la fois inquiétants et esthétiques : papillons, taches de café, réseaux racinaires.  

De très nombreuses petites trouvailles de ce genre débordent même de la série : Le trailer des épisodes à venir se présente sous la forme d’un rêve prémonitoire confus sur la lune. Et dans un pays qui a élevé le marchandising au rang d’art de vivre, les produits dérivés brillent par leur absence. 

Un gros « mindfuck », parfaitement agencé, où le chaos est outil philosphique

Paranoia Agent pioche dans les strates les plus surprenantes de l’imaginaire collectif : du marketing de masse au shintoïsme, de la psychanalyse jungienne à la sociologie.  C’est là sa force et la richesse de son propos : Il n’y a pas qu’une manière d’être, mais une seule de sortir de l’expérience déroutante et irrationnelle qu’est l’existence.

En cela, la parabole zen sur la mort est à la fois profonde et légère, comme l’éclat d’une luciole dans la forêt de Aokigahara. Et si la série est définitivement par sa thématique à l’intention des adultes sa manière de parler de l’anxiété, du stress est volontier humoristique.

 

Satoshi Kon, son génial créateur, avait pensé Paranoia comme une « série anti-suicide », ce fléau qui ravage l’archipel. Car la vie est trop courte pour la laisser nous tuer.

Quelques années plus tard, il disparaissait, foudroyé par un cancer du Pancréas fulgurant. 

Il laissa l’animation orpheline, et cette épitaphe. J’aime croire que quelque part, il dort lui aussi dans un parc au pied d’un chien rose, en attendant sa femme.

« Pourriez-vous aider mon épouse à m’expédier de l’autre côté après ma mort ? Cela me permettrait de monter dans ce vol l’esprit tranquille… Maintenant veuillez m’excuser, il me faut partir ».

Satoshi Kon

Ça te plaira si : (Comme le Fennec) tu aimes le syncrétisme, les références croisées, les personnification anthropomorphiques. Et les détails dans les œuvres, le surréalisme, la magie qui se cache derrière le quotidien, et le Japon contemporain.

Ça ne te plaira pas si : Tu es plutôt One Pièce, Dragon Ball Z ou Nicky larson. Tu penses qu’un garçon de 10 ans avec une batte de baseball dorée ça fait pas peur. Tu penses que sémiologie est un mot cochon.