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encens

Je loue un scooter dans le quartier indien de Georgetown, Malaisie. Il faut un permis pour conduire un deux-roues ici alors le type me conseille d’éviter l’accident. Je flâne au guidon. Le trafic est dense et la circulation difficile. Tout le monde roule à 90 en ville et ma monture Juanita fait des bonds vicieux à chaque nid de poule.

Me voilà dans un sentier sinueux entre des tours à flancs de montagne en bordure de la ville. Je réalise après un moment que je suis dans un cimetière. Les hautes herbes recouvrent tout et seul des petits monticules rappellent la nature de l’endroit. Des chinois entre deux âges font leur footing entre leurs ancêtres morts.  Image de la vie dans la mort. Sous le soleil de plomb des vaches au cuir sombre débroussaillent un peu. Quelques chiens errants errent.

À la sortie près du crématorium une estrade de concert et quelques chinois qui boivent de la bière sous un chapiteau. Des bâtons d’encens gros comme des troncs d’arbre se consument. Je m’arrête pour les prendre en photo et les adeptes de Lean Cheng Keong m’interpellent. Ils sont déjà un peu pompettes et insistent pour m’offrir une bière fraiche tirée d’une glacière.

La communauté chinoise de Gorgetown est ici majoritaire. Ces descendants d’émigrants chinois ayant fui la guerre civile, la famine, la surpopulation et les seigneurs de guerre ont préservé intactes leurs traditions. A l’image des Taiwanais, ils gardent un attachement à leur terre. Et ce, qu’ils viennent du Fujian, du Guangdong, du Hainan, qu’ils soient Hui ou Hoakkien. La récente politique d’ouverture de Pékin envers les chinois de l’étranger a même multiplié les visites et les échanges.

Georgetown est truffée de bâtiments appartenant aux corporations, clans, société secrètes et cultes chinois qui ont donné leur nom à certaines rues. L’époque où les émigrants s’entretuaient entre sociétés secrètes mystiques au casse-tête façon Gangs of New York avant de mourir de la Malaria est révolue. Mais les sociétés rythment toujours la vie locale.

Ce soir c’est opéra chinois. Je suis invité. 

On a installé des chaises en plastique et mes camarades désormais bien cuits n’ont pas bougé. Ils essayent de me faire boire mais je m’excuse poliment en prétextant que je dois conduire pour rentrer.

La sono crache en crépitant les cris, chants, accents acre de violes. Un couple de nobles s’enguelent. L’impératrice fait son apparition. L’ermite avec son bâton noueux est menacé de mort à cause de sa prophétie. Autre scène, dans un bois les protagonistes sont perdus. L’ermite est ici chez lui, humble porteur du mandat céleste il guide les autres dans son palais de verdures.

Derrière les chaises un temple. Le dieu est représenté entouré d’un serpent, symbole de prospérité de secrets et de mystère. Un jeune homme chinois m’explique que son dieu préside au bonheur par la géométrie céleste. Il m’invite en octobre pour la cérémonie la plus importante de l’année. Les participants y amènent un cochon et le plus gros remporte un prix. L’an dernier le pourceau faisait 1000 jin (plus de 500 kilos). Après la fête, le cochon est égorgé et promptement dégusté. Je tire l’oracle, un bol de baguette numéroté que je fais tomber unes à unes. 4 chiffres dont je ne comprends pas le sens. Explication confuses incompréhensibles.

Mon hôte -un chinois trentenaire avec une tête d’affranchit- est un pilote de moto de compétition et d’essais. Il m’explique que demain un dieu va s’incarner dans un fidèle et prescrire des potions, décoctions et plats médicaux traditionnels en parlant par sa bouche… Pour rien au monde je ne manquerais ça. Il me donne une canette pour la route et je rentre.

Samedi soir et je me perds comme à chaque fois pour revenir. La cérémonie touche à sa fin. Un chinois chauve torse nu se balance les yeux mi-clos. Il a l’air à la fois d’un autiste et en trance. Deux assistants le tapotent en permanence sur le dos, les épaules, les fesses. Une file de pénitents chinois pieds nus s’est formée. Autour du cou de l’oracle, une corde de chanvre bistre symbolise le serpent, à sa main un bâton sculpté. Un vieil homme s’avance lentement les paumes tournées vers le ciel dans un geste d’offrande et de paix. Deux jeunes assistants éclairent celles-ci avec des bougies rouges.

Le son du tambourin démonifuge (les rites chinois sont affaires comme l’opéra de vacarme pour éloigner les fantômes furieux) bas la cadence. Le possédé trace des chiffres dans la main et l’officiant se penche pour l’entendre murmurer sa prophétie aux accents de confession.

On me propose de consulter l’oracle. J’enlève mes chaussures et me place dans la file. Je suis terrorisé par la peur de commettre un impair alors je laisse des gens me doubler. On me pousse gentiment en avant. C’est mon tour, mes oreilles sifflent à cause du tambourin. Le dieu fait trembloter l’homme aux traits tirés. Je présente mes mains. Il trace des arcanes sur ma paume. Ses deux assistants lui tendent l’oreille. Un chiffre : 6620.

Encore un chiffre ? Décidément. On me parle d’un prix, d’un concours mais c’est confus. You got to play your lucky number !

–          Ah bon, c’est pas une recette de médecine chinoise ?

–          Tu es arrivé trop tard, maintenant c’est les chiffres !

On me donne les noms de ce que je pense être des magasins : Magnum 3D, sport toto. Et une rue où me rendre. Mais avant demain, 7 heure…

La cérémonie se termine. Le dieu est parti. On enlève les attributs magiques de son oracle. Il ne reste qu’un homme. Epuisé. Il s’écroule sur l’autel en sueur. Un assistant lui sert un verre d’eau et l’éponge. Il part en titubant se boire une bière.

Le lendemain je me perds en cherchant Pulau Tikur. Puis je comprends en trouvant le sport Toto :

Une loterie nationale ! Le dieu m’a donné une grille de loto !

Je joue un euro sur le 6620. De retour à la guest house je m’aperçois que je n’ai rien gagné. Décidément l’addiction des chinois au jeu se ressent jusqu’à leur spiritualité !

Lundi il y a un grand repas. Visiblement mon boulot de Laowai Pet a donné toute satisfaction et j’ai été invité, encore. Me revoilà donc avec mon Nikon D90 et une demi-bouteille de Pastis 51 pour ne pas venir comme un goujat. La sécurité –des flics malaisiens- me bloque sous la pluie battante (il pleut comme vache qui pisse).

Il y a là plus d’une centaine de table sous un grand chapiteau. Des chinois et parfois leurs employés tamouls. Aucun malais ni femmes voilée mais des chinoises rigolardes qui servent des verres de bière à leurs hommes aussitôt engloutis. Personne ne regarde l’opéra sur la scène. Rires gras, exclamations, tape dans le dos. Un monsieur loyal chauffe l’ambiance en mettant aux enchères des bouteilles de XO au bénéfice du temple. Étrange impression de me retrouver dans la scène d’ouverture du parrain version orientale. J’erre de tables en tables en cherchant mon hôte. Un chinois bourré l’air menaçant me demande ce que je fous là. J’ai été invité. Lee m’interpelle. Le chinois me tape dans le dos. Le vice-chairman m’a gardé une place à sa table. Essaye encore de me faire boire. Je pose d’un geste altier la bouteille de 51 estampillée « Singapour duty not paid » sur la table. Stupeur !

J’explique le rite marseillais à un publique dubitatif mais attentif. A la table d’à côté un employé sert un verre de jaune à son oncle (son patron-protecteur en Chinois). Les plats se suivent, servis par un ballet de serveurs à chemise violettes qui remplissent les verres de tout le monde avant de débarrasser. Je suis pompette et le bruit me désoriente.

Arrivent deux poissons aux airs de Piranhas dans une sauce au citron relevés de petits cubes de couenne de porc fondante acidulée (absolument délicieux, on dirait de la noix de Saint-Jacques). Je circule entre les tables et comme tout le monde me prend pour un photographe je prends en photo des chinois à leurs tables en répondant à la trilogie classique de questions « D’où viens-tu/ Depuis combien de temps es-tu à Georgetown/Qui t’as invité ». A chaque réponse, rires de gorges, regard curieux et tape dans le dos.

Un des convives est particulièrement peté. En faisant un grand moulinet il me plonge son doigt dans la bouche sans le faire exprès et me racle de l’ongle la gencive. Ça ne saigne pas mais je suis pas rassuré. La fête touche à sa fin et il est temps de partir.

Sous la pluie j’enfile mon poncho et évite les fêtards à la conduite approximative.

Je fonce vers un 7/11 pour m’acheter un bain de bouche antibactérien.