L’Attrapeur d’ombres : la vie épique d’Edward S. Curtis

De Timothy Egan. Edition Albin Michel, Paris, 2015, 448 p. 

Nous sommes en 1896, et une noble s’éteint dans la ville de Seattle, dans le tout jeune état de Washington, États-Unis.  Drôle de Princesse Angeline que ce petit bout de femme clochardisée et alcoolique, sur laquelle les enfants jettent des pierres et dont la misère orne les cartes postales. Kikisoblu est pourtant la fille aînée du chef Seattle qui donne son nom à la ville et comme lui, Chrétienne. 

Parfaite métaphore faite femme d’un peuple déchu et avili. Kikisoblu a été chassée de ses terres par les colons que son pére avait acceuilli en égaux, et dépouillée de son nom-même pour devenir une attraction touristique de zoo humain. Et si son histoire est si emblématique, c’est que le livre de Timothy Egan dresse un constat impitoyable: les « bons indiens », ceux qui collaborérent avec l’homme blanc, sont ceux qu’il brima le plus violemment.   

(Kikisoblu 1896)

Autochtones, aborigènes, premières nations
Autochtones, aborigènes, premières nations: Aujourd’hui en Amérique du Nord, le terme « Indien » « Amérindien » ou « Indien d’amérique » est considéré comme insultant et péjoratif, tout comme le mot « Eskimo ». Vous aimeriez ca vous, être appelé « Japonais d’Europe » ou « bouffeur de grenouille »? Eux non plus. Les termes correctes sont donc : autochtones, aborigène, première nation. Cependant par cohérence historique, ce texte contient quelques occurrence du mot « indien ». Je m’en excuse d’avance.

Que s’est-il passé dans la tête du tout jeune photographe Curtis qui a immortalisé la princesse peu avant sa mort sur l’appareil photo qu’il s’est lui-même construit? 

Toujours est-il que ce portrait scellera son destin et sera une révélation de ce qui deviendra le but de sa vie: photographier et étudier les peuples autochtones d’Amérique du Nord.

Mais le temps presse.

Partout l’ancienne Amérique laisse place au nouveau monde. Un continent amnésique qui cannibalise son histoire. .

D’un million à la fin du XVIIIeme siècle (deux fois plus que les esclaves noirs), les autochtones ne sont plus que 40 000 en 1890.

La ruée vers l’Ouest rendue possible par l’achat de la Louisiane a exercé une pression démographique considérable, sanctuarisée par des traités infames  Les tribus disparaissent, à la fois détruites par la modernité, l’alcool, les épidémie et les efforts du gouvernement fédéral. Parqué dans des réserves désertiques et infertiles de plus en plus petites, les autochtones disparaissent rapidement. 

(Pierre angulaire de l’ethnocide perpetré par le gouvernement fédéral: L’interdiction des « danses » ces rituels magiques qui soudent et soignent la communauté et perpétuent la transmission des savoirs. Ici, une « danse fantôme » syncrétique  dont le but est de chasser les blancs. Ce rituel assez récent est un des rares à avoir survécu)

Le spectre du bureau fédéral des affaires indiennes (BIA) flotte sur tout le récit de la vie d’Edward S Curtis. Si le génocide-ethnocide des Internats commence à être connu, c’est toute une politique d’acculturation sur un siècle qui suinte dans le livre.

Une des raisons méconnues de cet acharnement des puritains anglo-saxons, c’est la peur de « l’indianisation » des blancs américains, un phénomène qui a trouvé son point culminant avec la révolte de Louis Riel et des Métis de la Rivière-Rouge.

Car les riches esclavagistes ont vu les déportés Français et les Mexicains mêler leur sang à la fois à celui des esclaves et des autochtones et en adopter les coutumes, et ce métissage les terrorise. Une obsession racialiste qui perdure encore dans l’Amérique contemporaine…

(Une famille de la nation Inupiat de Noatak en Alaska. Curtis échappera de peu à la mort lors de l’expédition dans cette terre hostile où vivent depuis des milliers d’années les Inupiks.)

Curtis a l’obsession du naturel et une patience de moine. Ainsi, son habilité rare à saisir les contrastes sur plaque de verre lui vaudra le surnom d’attrapeur d’ombre. Inlassable voyageur, il prend le temps de connaître les tribus, de gagner leur confiance, allant jusqu’à se faire initier à plusieurs danses. Il peut passer 6 mois sur le terrain à la recherche de LA photo. Sa démarche préfigure les débuts de l’ethnologie participative et de l’anthropologie.

Les regards mélancoliques, narquois, rieurs ou dubitatifs qu’il capture racontent chacun leur histoire. La beauté de ses sujets traduit l’humanisme de la démarche de cet artiste. 

Un siècle plus tard, ces hommes, ces femmes et ces enfants semblent dire:

« Qu’avez vous fait de notre terre ? » 

(cliquer sur les cotés ou sous la galerie pour faire défiles les portraits)

Curtis a besoin de financiers pour son projet fou d’écrire une encyclopédie sur les peuples premiers. Faute de bagage académique, cet autodidacte est méprisé des vieilles barbes universitaires qui observent les autochtones de New York. Il se tourne vers le mécénat, et le légendaire JP Morgan financera tant bien que mal « L’indien d’Amérique du Nord« . Celui-ci deviendra un gouffre financier dans lequel le photographe et aventurier jettera tous ses biens, sa propre entreprise, et enfin son marriage.  Plusieurs fois il frôlera la mort, la maladie et la noyade.

(C’est cette photo saisisante d’un shaman en transe de la société secrete Hamatsa de la nation Kwakwaka’wakw  (actuelle Colombie Britannique, Canada) qui m’a fait m’interesser au travail de ce photographe.)

La quête d’Edward croisera celui de cartographes, de guides, d’explorateurs et même le président Théodore Roosevelt, un ex « cowboy » amoureux de la nature (et parfois considéré comme raciste, bien que le livre ne le présente pas du tout sous cet aspect et dépeint un homme plutôt progressiste, une controverse sur laquelle je me garde de me prononcer).

Le travail de reconstitution effectué avec le témoignage des combattants Sioux et de Sitting Bull contribuera à déconstruire la bataille de little bighorn. Pour la première fois, un mythe fondateur américain vacille. Car l’héroïque George Custer n’a pas perdu cette bataille et la vie à cause de la traîtrise des combattants tribaux, mais de la couardise de Frederick Benteen, un abominable poivrot.

Une histoire de Renard tirée de "l'Indien d'Amérique du nord"

Le remède de Renard (légende Comanche)

(Photo: Un conteur Apache en bord de piste)

Alors que deux hommes se reposaient au bord d’une piste ils virent Renard tirant un lourd sac en peaux. Ils lui demandèrent ce qu’il contenait.

  • « C’est mon remède » dit Renard avec fierté. « Quand je me sens malade j’en mange un peu et je vais mieux« .
  • « Si ça marche si bien, veux tu nous l’échanger? » répondirent les hommes. 
  • « Pour rien au monde » rétorqua Renard. « C’est dur à obtenir et ça vient de loin. Mais si je devais VRAIMENT l’échanger ça serait contre un cheval, pour aller en rechercher facilement loin d’ici« .

Ils négocièrent longuement. Finalement, Renard accepta d’échanger son remède contre un cheval. Mais il mit les hommes en garde:

  • « Quand vous me donnerez le cheval je chevaucherai vers les collines. Mais vous ne devez pas ouvrir le sac en me regardant, attendre que je parte, et vous tourner vers le sens du vent« . 

Après que Renard eut chevauché dans les collines les deux hommes s’exécutèrent.

Le sac ne contenait qu’un peu de viande séchée…

A sa mort en 1952 dans le dénuement quasi-complet et l’oubli, Curtis aura réalisé l’essentiel de son projet sous la forme de 23 tomes inégaux d’encyclopédie, et de milliers de photos. Mais l’histoire le rattrapera pour lui rendre justice deux décennies plus tard.

Fin des années 1960, les peuples autochtones des États-Unis et du Canada connaissent un mouvement de masse pour les droits civiques dans la ligné des Afro-Américains. Il est toujours d’actualité car la spoliation des terres  continuent et la questions des droits des Premières Nations est plus que jamais d’actualité…

Le travail de Curtis sera étudié, enseigné et commenté pour lutter contre l’acculturation des aborigènes. Avec la transmission orale des quelques rares anciens, son corpus préfigure une timide résurrection des savoirs, modes de vie et rites ancestraux. 

Et c’est ainsi que, dans la mort, l’attrapeur d’ombre aura arraché au néant des fragments d’âme des peuples premiers…  

Edward S Curtis, autoportrait 1889

Ca te plaira si: Déjà enfant, tu jouais aux « indiens » car tu trouvais que les cowboys étaient des nazes. Il faut bien dire que j’ai ouvert ce livre par intérêt pour les peuples premiers d’Amérique du Nord et que ce n’est pas le sujet. C’est bel et bien une biographie d’un homme blanc qui photographie les autochtones. Si on accepte ça c’est un livre fascinant. Pour une vision plus « anthropologique » on se référera à son encyclopédie qui reste une référence. 

 Ca te plaira pas si: L’histoire des états-Unis ne t’intéresse pas. Le livre a quelques longueurs pour un public américain (les passages sur Roosevelt, JP Morgan et Little Big Horn) friand d’anecdotes sur ses personnalités. Rien d’insurmontable cependant.

Crédit photo: Libres de droit (mais le respect dû à l’auteur et aux autochtones interdit toute modification ou usage commercial) toutes les photos sont l’oeuvre d’Edward Sherrif Curtis, et disponible avec des milliers d’autres (et le texte de l’encyclopédie) sur « son site » et celui de la librarie du congrés.