Abyme verticale et futur probable

Pendant prés de 50 ans, au sein de la cité-état de Hong Kong un territoire non administré a prospéré au point de devenir le plus densément peuplé de l’histoire de l’humanité. Aujourd’hui Le blog du fennec vous emmène dans les bas-fond verticaux de la citadelle de Kowloon. 

Pas de loi, pas d’Etat, pas d’existence légale. Dans la péninsule de Kowloon, un no man’s land sur le site d’une forteresse a traversé le 20eme siècle dans un flou juridique, diplomatique total. Et si ni la Chine ni l’occupant anglais ne veulent assumer la responsabilité de la Kowloon Walled City c’est qu’après 2 guerres de l’opium et deux révolutions les relations entre les deux puissances sont compliquées.

La nature a horreur du vide. Comme dans le quartier Français de Shanghai occupé, c’est la mafia qui assumera le rôle de gouverneur du territoire.. Tout au long des années 50,deux triades concurrentes, le 14k (du nom de son adresse au 14 Kowloon) et la Sun-Yee-On resserrent leur influence sur la citadelle de Kowloon. Impuissante, l’autorité britannique de HK choisit de regarder ailleurs alors qu’un véritable duty-free du crime s’étale sur 2,6 hectares.

Pour certains chercheurs, ce sont les conditions d’hygienes de la citadelle, la promiscuité, la surpopulation et les contacts animaux-humains qui ont servi d’incubateur pour la terrible grippe de Hong Kong de 1968 .   (TDR: GREG GIRARD)

On vient y fumer de l’opium et s’injecter de l’héroïne dans des fumeries sordides. Changer de sexe et de visage dans des cliniques-boucheries. Des magasins et des bars se transforment en bordels et en tripots à la nuit tombée. Des ateliers clandestins piratent tout ce qui peut l’être, et des ateliers de fortunes confectionnent des armes à feu artisanales. Des passerelles, des passages secrets et des tunnels permettent aux criminels d’éviter les rafles occasionnelles de la police.

Il ne fait pas bon se promener à Kowloon Walled city, mais comme dans les favelas de Rio, des populations entières y vivent au jour le jour des existences presque normales.

Symbole du profond respect des chinois pour leurs traditions, la citadelle a metastasé autours d’un Yamen devenu un temple multiconfessionnel.

Drôle de vie que celle des réfugiés des famines maoïstes, des migrants clandestins vietnamiens et des familles nombreuses pauvres. Dans la « cité des ténèbres », la ressource la plus importante, c’est la lumière. Celle qui protège de la tuberculose, évite de marcher sur les seringues, éloigne les rats et les abominables cafards géants (qui mordent!) de Hong Kong.
 Limité par sa géopolitique, la citadelle se verticalise et monte vers le ciel. Seule la crainte de voir les avions s‘écraser en atterrissant bloque l’élévation à 14 étages. Ce qui n’empêche pas les trains d’atterrissage de régulièrement arracher le linge sur le toit !C’est un Manhattan dément. La citadelle est-elle une anarchie pratique pirate qui vole le téléphone et l’électricité à la ville ou une jungle libérale mue par la main invisible où les triades assassinent en public qui s’oppose à leurs emprises ? Le blog du Fennec vous laisse choisir tend la convergence de l’anarchie politique est du libre marché mafieux se confondent en une singularité troublante. Une chose est sûre : un fort esprit communautaire soude Kowloon Walled city. Et nombreux sont les Honk Kongais qui regrettent ce village de ciment.
La citadelle dans le cinéma
La citadelle dans le cinéma: Grand fan de cinéma Hong-Kongais, je suis frappé par la relative absence du bidonville de la filmographie. La scene la plus longue est sans doute dans le quasi introuvable (mais grace à Youtube…) Long Arm of the Law de Johnny Mak. 

En 1984, les relations entre le Royaume-Unis et la Chine commencent à se normaliser et le consensus vers la destruction de la citadelle de Kowloon se profile. Il faudra attendre encore une décennie pour qu’enfin la citadelle soit remplacée par un parc devenu le poumon vert de la cité-État.

Quelques années plus tard, à l’occasion de la rétrocession de 1996, je découvrais Hong Kong adolescent. Il restait encore dans quelques-unes des tours de Kowloon cette saturation d’histoires, d’humanité, d’odeurs et de vies. Ces remugles, les cris, la poussière et la moiteur.

Et c’était la première chose que je voyait de l’Asie.

La poste de la ville organisait la distribution et la releve du courrier, un des rares services publiques tolérés par les triades, qui surfacturaient ce service, comme les points de distribution d’eau.

La science-fiction s’est vite emparée de cette zone d’autonomie corrompue. En façonnant un futur probable où l’État est moribond, l’effondrement imminent, la surpopulation endémique et les ressources rares, le mouvement cyberpunk a essayé de nous mettre en garde dés les années 70. 

Et aujourd’hui on s’interroge sur les bidonvilles aux portes des grandes villes, les territoires perdus de la république, l’émergence du crime organisé comme mode de vie et de gouvernement local … Kowloon walled city est mort, mais Gaza, le bidonville de Dharavi, les ZAD, les TAZ Notre-Dame des Landes ou les Quartiers libérés par Black Live Matter peuvent s’en réclamer les héritiers.

Pour le meilleur comme le pire.

Remerciements

Pour en savoir davantage sur la citadelle destroy, je vous conseille le livre de référence sur le sujet « City of Darkness revisited » qui demeure un succès de librairie au gré des ré-éditions. Je tiens d’ailleurs à remercier particulièrement son co-auteur et photographe Greg Girard qui a gracieusement accepté de me laisser utiliser ses photos pour le blog. Toutes les illustrations lui appartiennent et ne peuvent être utilisées sans son accord explicite. Vous pouvez trouver son travail ici et visiter son magnifique Instagram: @gregforaday.

Photographe passionné de l’Asie, il aime comme moi la nuit, les anonymes, la lumière froide des néons et le béton sale.