The black angel’s death song

Je descends Tribeca sous le cagnard. Par hasard et par instinct, je m’approche de la plus haute des tours. Plus tard un coin de rue, des hommes menottés par les flics face à un mur et un énorme chantier. La zone est bouclée et seul un mince passage permet aux piétons de faire le tour pour atteindre le mémorial du 11 septembre.

Deux trous, deux fosses où s’écoule de l’eau en cascades à l’emplacement même du site du meurtre de 2973 civils. Les noms des victimes sont gravés et une rose blanche est parfois accrochée sur un nom. Le musée de l’attentat est derrière. Un Arabe énervé s’éloigne avec sa femme voilée en pestant.

Je reste, le temps de vérifier un détail. Pas une ligne, pas un mot,  ni d’égards, pour les victimes collatérales de la colère américaine. Ces mariages afghans vaporisés au drone, des chauffeurs de taxi torturés dans des geôles sordides et ces oubliés de la sale guerre qui suivra. Aujourd’hui l’Afghanistan est redevenue Talibane, la Syrie est en ruine, et l’Iraq compte ses morts.

Une fresque en cuivre rend hommage au très lourd prix payé par les pompiers de la ville. Mais rien pour  l’épidémie de cancers mortels qui 10 ans après touche les secouristes, parfois des simples citoyens poussés par l’urgence.

Cinq cents mètres plus loin, le musée des Amérindiens. On y hésite dans une valse-hésitation permanente entre  devoir de mémoire du carnage et promotion exacerbée des bienfaits de l’American Way of Life. Parfois de manière grotesque, quand les Américains se proclament inventeurs de la liberté et nient le Siècle des lumières qui a animé « leur » révolution. « Les peuples oublieux sont condamnés à revivre leur passé » disait mon prof d’histoire. New York a la mémoire sélective et l’héroïsme à géométrie variable. Et on peut voir s’échapper de ses absences oublieuses les âmes damnées des morts à venir.

Septembre 2011 : un millier de manifestants occupent Wall Street. Ils défient ce capitalisme devenu fou qui menace de mettre l’Amérique à la rue. À quelques mètres et à quelques jours du mémorial du 9/11. Les contestataires entendent mettre un terme à une litanie de scandales politico-financiers. Ils se décrivent comme « les 99 % » contre l’aristocratie de l’argent symbole d’avidité morbide.

Et dénoncent les banques qui compensent leurs pertes avec les impôts, les patrons-voyous les foreclosures (expulsions). Ce chômage qui enfonce lentement le pays dans la récession. La crise, paradoxalement jumelée à des bénéfices record des corporations.

La répression sera brutale, avec des milliers de blessés. On ne défie pas l’argent-roi en son fief quand on en est le gueux. Depuis, Wall Street est à l’image d’un capitalisme en État de siège.

Épilogue

Les 1 % liés au parti républicain ne tarderont pas à instiguer leur propre mouvement réactionnaire, poujadiste et anti-État : le tea-party. Dès lors le but sera d’opposer à la colère contre les banques, une colère contre l’état fédéral et l’impôt. Un jeu dangereux, qui contribuera à la victoire de Donald Trump aux présidentielles en 2016.

Deux projets de sociétés, l’irréconciliable dualité d’une Amérique crucifiée dans ses excès. Steinbeck contre Randolph Hearst. Mais l’épicentre s’est déplacé. Désormais on prône le populisme dans les campagnes, et le socialisme dans New York.

 Les temps changent.

 

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